Une Algérienne à Paris en 1936

A peine arrivé en France, mon père décida, en dépit de l’opposition de son père Salah, de ramener auprès de lui son épouse, ma mère, Ounissa. Cela se passait en 1936.

Mon grand-père en fut outré. Comment un Kabyle peut-il oser emmener sa femme au pays des koffars ? (des infidèles). La dechra en fut atterrée.

Dans l’inconscient d’une population traumatisée par les agissements d’un colonisateur cruel et immoral, et qui plus est, irrespectueux de ses valeurs religieuses, ce voyage devait être perçu comme un vecteur de dangers, de débauche et d’aliénation.

Mon père savait-il qu’en agissant ainsi, il prenait à témoin sa propre histoire pour déroger aux théories et aux esprits qui ne veulent voir dans la femme algérienne qu’un être immature ?

Mais, surmontant les barrières psychologiques et sociologiques, il réussit à convaincre ses parents du bien-fondé de sa décision. Savait-il qu’il posait là un des fondements de ce qui fut appelé plus tard la politique de regroupement familial ?

La décision de mon père montre avec le recul, qu’il n’y avait point besoin de code de la famille pour reconnaître que la femme est la compagne privilégiée de l’homme, pour le meilleur et le pire.

Mon père, en un réflexe singulier, épargnait à son épouse, ma mère, la solitude et la frustration que son absence aurait immanquablement créées. Il avait choisi de partager avec elle ce nouvel horizon, donnant un sens à l’esprit et à l’engagement qui sied à toute relation matrimoniale basée sur le partage d’un destin commun.

S’il devait absolument y avoir un code à cette époque, il était non écrit et c’était celui de l’honneur et celui de la responsabilité. L’honneur de l’homme, de l’épouse, de la mère, de la sœur, constituait un tout indivisible.

Ma mère n’avait pas rejoint la France toute seule. Épouse dès l’âge de quatorze ans, c’est-à-dire à l’heure où le sens de la vie entrouvre ses volets au cœur, au corps et à l’esprit, elle fut guidée dans son voyage à la demande de mon père par un proche, Abderrahmane Nath Amrane-Amroune, qui en fut le tuteur jusqu’à Marseille. Elle avait dans les bras un enfant de trois ans, mon frère Hamid. Elle quitta sa sœur Dehbia, elle quitta son village avec beaucoup de tristesse, le cœur en pleurs.

Elle avait 16 ans.

A dos de mulet, elle fit le trajet à travers monts. Le chemin sous ses yeux monte et descend en lacets tortueux, parsemé de rocailles, d’oliviers et de figuiers de barbarie, témoins assoupis pour l’éternité de ce cortège aux visages bigarrés de couleurs et d’appréhension. Il ne semblait plus en finir.

Qui peut imaginer ce qui lui a trotté dans la tête ?

Les regards des passants, la bise matinale et enfin la gare des chemins de fer, elle aura tout vu de ce que la vie quotidienne a occulté à sa vie de montagnarde. Le vrombissement de la locomotive puis le coup de sifflet du chef de gare signale l’adieu inexorable à la vallée de la Soummam.

Était-ce un adieu définitif à cette vallée, son berceau et celui de ses ancêtres ?
Je devine quelques larmes, à peine retenues, inondant son visage angoissé. Je devine des mots. J’appréhende des maux qui redoublent d’intensité dans l’évidence du départ salué par le vacarme ambiant.

La mémoire déroule des souvenirs transmis de génération en génération, au son de complaintes que sa sœur Dahbia entonnait dans les champs ou dans les demeures, en chœur avec les femmes du village et que le reste de la famille écoutait religieusement.

Ces complaintes puisaient leurs thèmes dans les hauts faits de résistance des moudjahidines qui avaient combattu aux côtés d’El Mokrani et du Cheikh Aheddad contre les occupants français, et qui évoquaient la répression sauvage qui a suivi.

La mémoire ne faiblit pas. Elle porte en elle comme un stigmate indélébile la souffrance des grands parents de la vallée qui ont vu leurs villages pillés, détruits, des familles décimées, leurs terres confisquées et distribuées aux colons. Elle entend encore les prières des vieilles femmes du village implorant le Tout-Puissant pour le retour de leurs hommes, un père, un frère ou un fils déportés vers les bagnes lointains de Cayenne et de Nouvelle Calédonie.

Ainsi les Espagnols ont déjà souillé cette terre des ancêtres avant les Français ? Dans son d’esprit d’enfant, ma mère a dû se dire : « Comment cela, les Espagnols ont fait la guerre à notre pays, ont pris Bejaïa, la capitale, chassant les populations vers la vallée, et maintenant les Français viennent faire la guerre pour prendre nos montagnes et ce qui reste de nos terres ? ».

Ma mère comme tous les enfants de sa génération n’a pas été à l’école, mais les veillées nocturnes animées surtout par la grand’mère, la sœur aînée ou même un conteur occasionnel étaient de véritables cours d’histoire qui forgeaient la personnalité dès le jeune âge.

En cette période des années 1930, la mémoire restait encore vivace, tenace.
Soudain, l’odeur de la mer tira ma mère de sa méditation et arracha le bébé à son sommeil innocent. Le regard hagard cherche à se conforter, sa profondeur laisse deviner un mélange subtil de frayeur et de délivrance : la peur de l’inconnu et la certitude d’être réellement en partance vers une nouvelle vie. Le bateau avala les passagers sans égard pour la fragile jeunesse de ma tendre mère. La traversée fut la première épreuve de rupture.

L’immensité liquide remplaça le sol ferme et rocailleux de la montagne. Les pensées furent rapidement englouties par des regards croisés et ahuris, torturées par les maux que seule la mer, calme ou déchaînée, sait provoquer.

Ma mère a-t-elle eu le temps de rêver au long de ce parcours bleuté ?

Hélas ! Je n’ai jamais osé, ou eu la présence d’esprit de le lui demander. Je ne le saurai jamais. Combien me faudra-t-il de lignes et de frustrations pour conjuguer en quelques verbes le courage, la volonté, le don de soi de ces femmes qui, comme ma mère, d’un geste aussi symbolique que réel arrachèrent de leurs mémoires, pour un temps espéraient-elles court, les couleurs et les senteurs de leurs villages, les voix des êtres chers à leurs cœurs, la certitude du moment et des lieux où se sont écoulées sans l’ombre d’un doute les années de l’espoir et parfois de l’amertume.

Aussitôt arrivée dans ce port d’attache, la panique, peut-être l’effroi, paralysent ses pas incertains. Les pas habitués à la rocaille hésitent à défiler sur ce sol de pavés et de bitume.

Soudain un sourire éclatant illumina le visage de Da Abderrahmane, comme si lui aussi venait d’être délivré du poids de l’angoisse : ‘Athan Argazim’ Voilà ton mari ! Dieu que l’apparition de son compagnon, mon père, semblait à elle seule produire un effet magique ! En lui, ma mère vit instantanément sa sœur Dehbia, le village, la fontaine, le mulet.

La vie d’émigrée commence à écrire ses premières pages avec l’apprentissage de la langue, des us et coutumes. Mais le passé, si récent dans l’âme de la jeune femme, ne désarme pas. Les images veillent. Les souvenirs affluent.

Qu’elle était belle la misère du bled ! Le soleil réchauffait le corps et le cœur, la douceur de sa sœur Dahbia lui suffisait pour se sentir rassasiée, la voie du muezzin la réconfortait. Elle était orpheline de père à trois ans, de mère à neuf ans mais le village était sa famille.

La voilà quelque part à la recherche de repères, son mari pour seule lumière dans cette ville dont elle apprend à prononcer le nom, « Marseille », le premier mot de français.

Marseille a été le foyer de notre émigration en France le plus proche géographiquement de l’Algérie pour nos compatriotes qui résident dans cette métropole ouverte et cosmopolite, ou dans ses environs. Il n’y a que la Méditerranée à traverser pour quêter subsistance ou pour retrouver les beaux rivages de l’Algérie éternelle.

Par temps clair, lorsque la nostalgie est tellement forte qu’elle vous fait voler très haut dans le ciel, on croit apercevoir entre les nuages les lointains contours des imposants massifs des Babors ou du Djurdjura et même les vertes et douces collines de l’Algérois.

La pauvreté, la misère et le dénuement dans les régions les plus déshéritées sont le fait du colonialisme, lorsque les meilleures terres furent séquestrées pour être distribuées aux colons, lorsque l’apartheid social, économique et éducatif et l’entreprise de déculturation ont rendu exsangues notre peuple et notre territoire.

Elle sentait bien, ma mère, que pour son mari il n’y avait pas d’autre alternative que de partir pour fuir le chômage, la pauvreté, le dénuement, la misère. C’est, la mort dans l’âme que son mari et tant d’autres de ses compatriotes ont traversé la Méditerranée… Leur lot quotidien était le dépaysement, le spleen de l’exil, l’éloignement de ceux qui leur sont chers, la solitude et la mélancolie, la nostalgie du pays, les privations pour constituer les précieuses économies à envoyer à ceux qui sont restés au pays et qu’il faut nourrir.

La voilà ma mère partageant le quotidien de son compagnon mon père, dans ce pays, hors de son monde. Saura-t-on conjurer l’oubli de faits saillants mais dispersés, qui, un à un collectés, triés et structurés sont à même de clarifier une des pages les plus paradoxales de notre histoire ?

Paradoxales, car contrairement aux extrêmes interdictions de toute activité politique en Algérie à cette époque, mon père à l’instar d’un grand nombre de ses compatriotes émigrés trouva en France l’espace de liberté nécessaire pour porter à maturation sa formation politique.

Il initiera son engagement, d’abord, au sein de l’Etoile Nord-Africaine(ENA),puis en Algérie, au sein du Parti du Peuple Algérien (PPA), du Mouvement pour le Triomphe de Libertés Démocratiques (MTLD) et de l’Organisation Spéciale (OS) et enfin pour prendre part au combat armé au sein du Front de Libération Nationale et de l’Armée de Libération Nationale ((FLN/ALN).

Comme ses compatriotes qu’il rencontrait dans des établissements tenus par les Algériens, véritables foyers qui permettaient de prendre conscience de leur algérianité, de leur culture, de leur identité, il se rapprocha des milieux indépendantistes, et entama une vie militante.

Mais je reviens au début du récit. Après quelques mois passés dans un sous-sol à Marseille, mon père et ma mère, poussant plus au nord s’installèrent finalement dans une pièce toujours sans cuisine, sans toilettes, dans le quatrième arrondissement de Paris. Paris se découvre devant les yeux ébahis de ma mère, s’interrogeant sur cet immense corps de femme à la chair d’acier s’élançant effrontément vers le ciel, sans pudeur. Où se trouve-t-elle ?

Quel est ce monde sans mosquée, sans fontaine et sans olivier ? Une seule certitude : ils sont deux et c’est leur force. Ils se mêlent à leurs compatriotes de Kabylie mais aussi d’autres régions du pays que ma mère découvre pour la première fois.

Tous sont là, la mort dans l’âme, résignés à abandonner leur famille au village,pour commencer une carrière comme ouvrier à la chaîne dans les usines, Renault ou dans les hauts fourneaux du Nord, dans les industries chimiques, les raffineries, à terrasser et à construire des routes, des chemins de fer, à creuser les tunnels du métro de Paris, à transporter sur leur dos à longueur d’année des millions de cageots de légumes aux halles, à descendre des années durant sous terre pour creuser dans la chaleur suffocante et la poussière noire des mines de charbon, à trimer durement comme ouvriers sur les chantiers de bâtiment, été comme hiver.

Ils ont eu une vie des plus pénibles, mais ils ont toujours conservé la dignité, la foi, l’espoir ; et à travers les lettres qu’ils recevaient du pays, ils retrouvaient le mélancolique son d’une flûte, le doux souvenir des coteaux de figuiers et d’oliviers brûlés par le soleil, celui de l’huile d’olive et des figues sèches, celui d’une fontaine embellie par le sourire de nos filles, là où coule l’eau limpide de nos sources. Adouda dite Hanifa, Rachid, Lilly dite Saadia ont poussé leurs premiers cris dans ce Paris tumultueux des années du Front Populaire.

Le retour au bled sous les bombes

A l’orée des années 1940, la guerre et l’invasion de Paris par les soldats allemands décida définitivement du sort de ma famille en France. Mon père essaya bien de forcer le destin en cherchant, mais sans succès, à se soustraire aux soldats allemands, du reste très sympathiques lorsque ma mère leur fit comprendre qu’ils étaient « Algériens ».

Des Allemands dans le pays des Français ? Le peuple de France connaîtra-t-il les affres de la colonisation qu’elle a infligée aux Algériens ? La sympathie du soldat allemand qui offrit une tablette de chocolat aux enfants agrippés à leur maman, cachés dans une grange dans le pays de la Sarthe serait-elle une offrande de Dieu ? Et, ce sont encore les souvenirs qui affluent dans la mémoire de mes parents.

Les Allemands à Paris !

La France n’est donc pas invincible ! Voilà un enseignement à retenir. C’est au tour de ma mère maintenant de comprendre que la France peut être chassée de son pays, l’Algérie.

Las de faire courir le risque à sa petite famille, sa femme, âgée de 20 ans maintenant, deux garçons Hamid 7 ans, Rachid 2 ans, deux filles, Adouda dite Hanifa 3 ans, Lily dite Saadia 1 an, mon père résolut finalement de suivre les millions de Parisiens qui fuyaient à pieds, sur des charrettes et des moyens de fortune, vers le Sud à la recherche de lieux plus cléments.

Dans cette masse humaine hétéroclite, partageant les peurs d’une tragédie commune, ma mère conduisait vaille que vaille la poussette de ma petite sœur Saadia, Rachid agrippé à elle. Mon frère Hamid tantôt portait sa petite sœur Adouda (Hanifa), tantôt la tenait par la main au rythme d’une marche épuisante sous le bruit assourdissant des avions qui déchiraient le ciel. Mon père en un juste partage des tâches avec ma mère se chargea de porter les bagages.Paris-,Marseille à pied, parfois sur des charrettes de fortune.

La côte méditerranéenne s’offrit enfin aux fugitifs. L’espérance revint, mais la peine endurée n’était pas encore épuisée : trouver une embarcation pour fuir ne fut pas chose aisée. Un sardinier amarré là, devint l’espoir tant attendu.

C’est dans des circonstances pareilles que s’identifient les bonnes opportunités commerciales. Le propriétaire n’eut sans doute aucune peine à comprendre que remplacer ses sardines par cette masse humaine en quête désespérée d’embarcations pour traverser la Méditerranée allait lui procurer de meilleurs profits.

Entassés comme des sardines dans ce sardinier, les passagers durent encore subir la colère de la mer. Bejaïa finalement apparut comme un horizon incertain aux regards les moins troublés par la traversée. La terre ferme avait à l’évidence la tendresse du pays natal. Elle était à elle seule le havre tant recherché. Bejaïa ouvrit ses bras à mes parents.

Un enfant, un garçon, naquit, il mourut aussitôt ; un autre, un garçon, vint au monde, il décéda à son tour, puis un troisième, un garçon encore. Il mourut également. Houria vint au monde, et puis ce fut mon tour.

Karim Younes
De la Numidie à l’Algérie, Grandeurs et Ruptures, Casbah Editions, 2011, pages 32 à 44 (Synthèse)

P.S : Sur la photo, une jeune femme (une enfant plutôt) qui aurait pu être ma mère, je l’imagine ainsi en tout cas, à cet âge-là, elle pourrait être la vôtre aussi, dans ces années de braise.