Le Socle d’une conscience nationale

LE SOCLE D’UNE CONSCIENCE NATIONALE

J’ai beaucoup lu, à l’âge de comprendre, pour mieux connaître la nature du colonialisme, dans son trait le plus inhumain, lorsqu’il ajouta à la misère dans laquelle il enferme les peuples soumis, l’utilisation des meilleures forces de ces peuples comme chair à canon.

Déjà, durant la guerre contre la Prusse en 1870 et 1871 où la France perdit l’Alsace et la Lorraine, les Algériens ont participé à ce conflit européen pour la première fois. Ils se sont battus au sein de l’armée française et certains sont morts pour une patrie qui n’est pas la leur ; on les appellera, « Les Turcos »

Ils étaient présents par milliers, notamment dans les batailles de Woerth et de Wissembourg. Beaucoup d’entre eux se retrouvèrent cependant dans les bagnes de Cayenne et de Nouvelle Calédonie pour avoir soutenu la révolte d’El Mokrani en 1871-1872, au lendemain de la célébration de leur héroïsme en terre française.

Le même scénario se répétera au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un certain 8 mai 1945.

Olivier Pain, un communard lui aussi bagnard témoignera :

« Les régiments algériens montent à l’assaut des hauteurs ; le 1er Turcos (appelés ainsi pour la tenue vestimentaire qu’ils portaient d’origine maghrébine) sous les ordres de l’adjudant- major Bertrand, fait des prodiges ; un autre bataillon algérien, commandant Lammerz, couvre la ville pendant la défaite. Les cadavres giclent le sol de toutes parts.

Les Indigènes vaincus, blessés, ne lâchent pas pied.

Ils se bâtirent pour la première fois hors de leur pays, pour la France en 1870. Il y eut de milliers de morts.

Écrasés par les mitrailles, désarmés, ils combattent encore. C’est avec les dents qu’ils déchirent maintenant l’ennemi qui les cloue, à coups de baïonnette sur le sol.

L’héroïsme des Arabes tués, blessés ou faits prisonniers en ces journées de Wissembourg et Woerth, sauva d’un désastre, d’une boucherie sans précédent, le gros de notre armée française. »

A la suite de ce sacrifice suprême, le salaire de l’horreur fut que la France céda les terres des Algériens, les terres de leurs aïeuls, aux populations de l’Alsace et de la Lorraine. Plus de 327 000 hectares furent confisqués après la révolte dirigée par El Mokrani et Cheikh Aheddad en 1871. Elles furent attribuées à ces nouveaux venus, dont les terres sont encore inondées du sang des enfants de cette Algérie dont ils viennent d’hériter.

Dès lors, la colonisation prit de plus en plus d’importance. Entre 1871 et 1882, les colons bénéficièrent de 1 468 000 hectares. 1 721 000 hectares furent achetés aux Musulmans à des prix dérisoires. Les terres cultivables, s’étalaient avant la colonisation, sur sept millions d’hectares, les colons s’emparèrent de trois millions, arrachés à leurs propriétaires.

Mais les Algériens ont retiré de leur participation à ces différentes campagnes des avantages liés à la découverte d’autres horizons, à la connaissance d’autres peuples, à la technologie dont ils ne pouvaient soupçonner l’existence après tant de siècles de vie, sous domination stérile, en autarcie, sans renouvellement de leurs connaissances, sans évolution de leur vision du monde.

Elle entraînera une prise de conscience en découvrant les luttes revendicatrices dans le monde ouvrier. Dans les milieux politiques, on s’intéressera à la révolution d’Octobre en Russie et à cette mesure décrétée, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Les exactions commises par le colonialisme français ont permis de souder davantage les populations algériennes. Une identité ancienne, séculaire, réémerge ; elle deviendra plus tard le socle d’une conscience nationale.

Mais pour le bien des populations européennes, en majorité espagnoles, maltaises, italiennes, marseillaises, allemandes et alsaciennes, pour satisfaire les besoins économiques, l’un des objectifs essentiels d’une colonisation ambitieuse, l’administration coloniale était obligée de construire des routes, des pistes, des barrages, des chemins de fer, des ports, des villages des villes entières, des manufactures, des usines, des centres d’industrie et de commerce.

Pour cela, il fallait de la main d’œuvre. Elle sera algérienne. Mais ce sera dans l’émigration que celle-ci sera prépondérante. Il fallait bien reconstruire une France délabrée à la suite de la première et ensuite de la Seconde Guerre mondiale.

De nouveaux liens seront tissés, permettant la constitution d’une classe sociale que souderont plus tard les luttes syndicales même si ces dernières demeurent marginales et liées au mouvement ouvrier français piloté par le Parti communiste « qui a toujours éludé la revendication d’indépendance au profit d’un discours social et syndical qui défend « les intérêts » de classe,en les isolant de leur contexte national ».

Enfin, pour revenir à ces soldats, à ces travailleurs, réquisitionnés pour l’effort de guerre, constatons qu’ils reviendront au pays instruits d’expériences, fort utiles, et conscients du retard civilisationnel, de l’exploitation et de l’oppression dans lequel végètent leurs compatriotes.

Ils ont découvert d’autres formes d’organisation de sociétés qui essaiment dans le monde, le développement des arts, des sciences…Ils ont appris à faire la guerre autrement que par le sabre et le couteau, « le fauchet » ou le « mousqueton », à travailler ailleurs, que dans les champs ou le pâturage. Ils découvriront la TSF, le télégraphe…

Ils exciteront la curiosité puis l’intérêt et la conscience s’éveillera, éveillera, s’emballera, emballera, se transformera, transformera, se libérera et libérera.

La Première Guerre mondiale de 1914/1918, vit la participation de milliers d’Algériens (près de 200 000) aux côtés des conscrits ou volontaires des colonies. Dans les tranchées, se mêle le sang des Tunisiens, et Marocains, Malgaches, et Sénégalais. On se bat, on se crée des liens, on échange les nouvelles. Une conscience s’affine.

Malgré le prix payé en sang, la France coloniale reste sourde à toute reconnaissance. Mais les lendemains de guerre, réservent toujours un lot de surprises. En Russie, c’est la révolution d’Octobre. Les idées traversent les frontières plus rapidement encore que les tanks.

Les peuples opprimés s’organisent. Leurs élites politiques émergent dans le combat politique. Pour l’Algérie, les moyens pacifiques ne seront pas suffisants pour se libérer de l’oppression, et des méfaits de la colonisation.

Les conséquences de cette défaite accablèrent l’Algérie, puisque les successeurs de Napoléon III déchu, ne trouvèrent pas mieux que d’installer en Algérie sur les terres des paysans algériens expropriés, les populations alsaciennes et lorraines.

Les discours sur la mission civilisatrice, pour motiver l’expédition coloniale constituent un gros mensonge. Ils ont été constamment démentis par les faits, depuis le début de la conquête jusqu’au dernier soupir de la colonisation.

L’action du Gouvernement français, civil ou militaire, de droite ou de gauche, les tergiversations du Front Populaire, à travers le projet Blum-Violette, les fameuses déclarations « L’Algérie, c’est la France » de Pierre Mendès devant la chambre des députés en 1954, ou encore la sentence de François Mitterrand, ministre de l’intérieur « la seule négociation, c’est la guerre »- font foi.

La guerre coloniale qui est décidée contre l’Algérie est menée pour assouvir des objectifs aussi divers -économique, géopolitique-teintés d’esprit de croisade médiévale qui, en réalité, ne s’est jamais éteint.

Karim Younes

De la Numidie à l’Algérie, Grandeurs et Ruptures,
Casbah Editions, pages 331 à 334