Karim Younès : «Nous sommes déjà dans l’avenir»

De la présidence de l’APN à l’écriture sur les chemins de l’histoire.

– Votre ouvrage traite de la conquête musulmane de la Péninsule ibérique menée par Tariq Ibn Ziad au début de l’année 711. Quelle est l’idée centrale de ce livre ?

L’histoire a été écrite par les vainqueurs avant que la narration objective ne retrouve sa place dans les universités. Nous n’échappons pas à la règle. Notre riche passé est délibérément occulté et les leçons que nous pourrions en tirer ne nous apparaissent pas clairement malgré les progrès de la recherche historique. Je suis parti de l’épopée de Tariq Ibn Ziad.

J’en retiens le dynamisme de l’islam en pleine expansion au VIIIe siècle, l’accueil mitigé des peuplades d’Ibérie, le sursaut national inauguré dans les Asturies, la politique de l’Eglise de Rome qui tient sous influence le pouvoir royal espagnol, et dans les colonies américaines de l’après-Colomb, le mariage incestueux du religieux et de l’économique, tel qu’il s’est forgé dans la péninsule, sans aucune considération pour ce que l’on appelle aujourd’hui les «droits de l’homme».

J’en retiens aussi l’extrême difficulté des maîtres du monde arabe, musulman et méditerranéen à mener une politique inspirée par l’intérêt général. Mon ouvrage que l’on peut ranger dans le genre de récit historique commence à partir de 711, une date qui a marqué l’avancée du monde musulman vers l’Occident, un signe du destin symbolisant la résurrection de la rive sud de la Méditerranée, longtemps dominée par les Romains, les Vandales et les Byzantins.

L’Empire musulman a servi de passerelle à l’Europe pour l’émergence de nouveaux savoirs, notamment par la sauvegarde des sciences grecques. La chute de cet empire et le réveil des puissances européennes sont l’élément-clé pour comprendre comment nous sommes arrivés à l’état actuel du monde.

– A partir de quelles sources avez-vous reconstitué le récit de l’épopée des Morisques ?

Je n’ai pas la prétention de me considérer comme historien. Néanmoins, je m’attache à une certaine rigueur dans mes travaux. Je veille à respecter l’approche critique de l’histoire et de tout ce que je lis qui m’a guidé vers l’objectivité.

Je suis conscient que l’objectivité dans les sciences sociales est très relative, relative à la conjoncture, au vécu des auteurs et à leurs bagages culturel et linguistique. Aussi, ai-je veillé à croiser mes lectures, celles des auteurs européens et celles des historiens et citateurs musulmans repris dans mon avant-propos. Mon travail est le fruit de lectures d’ouvrages des deux côtés de la Méditerranée et de leur croisement. Un travail que je projetais depuis cinq ou six années mais j’ai laissé mûrir mes écrits en veillant à remettre mes lectures dans la conjoncture de l’époque.

– Quelles sont les raisons qui ont présidé au choix de cette période ?

Cet écrit est d’abord une rétrospective historique appelée à prendre place dans les réflexions que les Algériennes et les Algériens ne manqueront pas d’alimenter à l’heure où le destin de notre pays se forge au milieu d’incertitudes et de menaces de toutes sortes, alors que notre patrie et notre peuple recèlent des potentialités encore insoupçonnées que l’histoire révèle à qui sait la lire. Le choix du sujet n’a pas été un coup de hasard. Il a été essentiellement motivé par divers questionnements au sujet desquels des éclaircissements sont nécessaires.

– Quelles sont les limites de ces sources ?

Les limites sont de quatre ordres : la première est due à la multitude d’approches sur les faits qui n’ont pas été appréhendés de la même manière par les historiens occidentaux et par leurs confrères arabes. Puis il est à noter la subjectivité propre à chaque auteur de notre histoire due à l’ordre régnant de l’époque et aux sentiments induits par les croisades. Ensuite, la rareté des ouvrages relatant certains événements particuliers, comme par exemple ceux de la fin de Tareq Ibn Ziad, de sa vie après l’installation des musulmans en Espagne et le lieu et les conditions de sa mort.

Enfin, je reviendrai à l’histoire elle-même comme corpus scientifique. A cette époque, l’histoire n’existait pas en tant que discipline. Les premiers essais historiques ordonnés et se rapprochant de l’analyse objective des faits n’ont commencé qu’avec Ibn Khaldoun. C’est pour cette raison que de la conquête de l’Andalousie jusqu’au XVe siècle, nous devons approcher chaque ouvrage dans son contexte.

Aussi et par souci épistémologique, nous devons lire et relire les récits des anciens historiens européens avec vigilance, car les approches déterministes et théologiques ont sévi dans leurs analyses, d’autant qu’en Europe, la rupture entre ces approches archaïques et les nouvelles méthodes de recherche ne s’est faite qu’au XXe siècle avec la naissance de l’anthropologie moderne.

– En quoi le retour à l’histoire et aux «profondeurs de notre mémoire » contribuera-t-il à «sauvegarder» l’Etat algérien et lui «éviter le naufrage» ?

Emile Durkheim, père de la sociologie moderne, disait que «l’histoire est l’inconscient des peuples». Les sociétés ont des réactions collectives à l’égard des phénomènes sociaux. Ces réactions sont induites par la redondance des actions, des vues et des habitudes des institutions et du peuple par le passé. Mon livre tente de faire écho à tous ceux, nationaux ou Nord-Africains, qui, bravant les froideurs de l’oubli, rappellent que notre existence au sein de l’humanité, loin d’être usurpée, est riche de souvenirs qui justifient la fierté et inspirent le respect.

– Dans quelle mesure la connaissance du passé permet-elle de comprendre le présent et d’envisager l’avenir de l’Algérie ?

Raconter le passé, témoigner du présent constitue toujours un repère pour l’avenir. J’ai parcouru des milliers de pages. J’en conclus que l’Algérie a très souvent manqué son rendez-vous avec la promesse de son destin. Nous sommes un grand peuple né de l’interpénétration de ses composantes multiples.

Pourquoi les Etats-Unis ont-ils réussi, non sans mal, il est vrai, l’amalgame des migrants qui font du pays la puissance dominante ? Les Algériens doivent prendre en main leur destin, s’affranchir de toute tutelle, qu’elle vienne de l’intérieur ou de l’extérieur. Cela suppose plus de démocratie, le respect des droits de chacun, l’éducation, et surtout la sincérité et la transparence envers notre peuple.

– Existe-t-il réellement une place pour les faits historiques de l’Algérie dans un contexte politique où l’histoire est monopolisée par la colonisation et la guerre de Libération ?

La construction de l’État algérien poursuit sa course dans un monde nouveau, une carte politique imposée par les puissants. Nous avons intérêt à conforter nos institutions par une adhésion réelle et totale de notre peuple qui, seule, peut assurer la stabilité de ces institutions, leur viabilité et leur crédibilité pour exister et s’adapter aux impératifs d’un monde volatile et incertain. L’époque post-indépendance a été négligé jusqu’à aujourd’hui, car le chantier de l’histoire de l’ère coloniale a été lourd et focalise aujourd’hui toutes les passions et les polémiques médiatiques.

Que d’arguments pour dire aux puissances occidentales : sur combien de charniers avez-vous fondé vos empires ? Et pour dire au monde musulman : l’histoire ne vous a donc rien appris ? Vos, nos déchirures sont aussi douloureuses et infécondes aujourd’hui qu’hier. Ne le voyez-vous pas ? Nous sommes les héritiers de cette histoire tourmentée, riche et prestigieuse, parfois sanglante, souvent héroïque. L’immersion dans notre passé lointain et récent s’arrête en juillet 1962. Nous sommes dans le présent… Et déjà dans l’avenir.

Nadia Agsous Quotidien El Watan du 10 10 2015