Karim Younes, ancien président de l’APN et écrivain, à l’Expression: « Nous avons intérêt à conforter nos institutions »

La crise est multidimensionnelle, mais la solution est d’abord politique, affirme Karim Younès. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’ancien président de l’APN, explique pourquoi une authentique pratique démocratique est le meilleur moyen de construire et consolider l’Etat algérien. Younès est à l’aise dans son propos, d’autant que ce n’est pas seulement l’écrivain qui nous a reçus, mais il a beaucoup participé dans la sympathique discussion que nous avons eue avec lui.

L’Expression: LAlgérie est en crise. Une crise multidimensionnelle. Karim Younès est-il prêt à jouer un rôle politique si jamais le pouvoir lui faisait appel ou envisage-t-il son destin politique dans le camp de l’actuelle opposition seulement?
Karim Younès:
«Jouer un rôle politique» avec les uns, s’insinuer dans l’autre camp pour envisager un destin politique…? Je n’ai jamais pris cet itinéraire en politique. Cela ne signifie pas autre chose que de l’opportunisme (vil). Il y a d’autres urgences que la course aux postes de direction. La politique n’est pas un jeu.

Expliquons-nous d’abord sur ce que l’on entend par faire de la politique. Est-ce une course aux postes de responsabilités? Un spectacle pour amuser la galerie? De la gesticulation en flairant le sens du vent?
Pour moi, faire de la politique c’est plutôt s’ouvrir une fenêtre sur la société pour examiner les problèmes dont elle souffre et proposer des solutions pour améliorer son fonctionnement.
C’est aussi impulser une dynamique et raviver l’intérêt de la population pour qu’elle prenne position dans le choix des politiques, qu’elle le fasse dans le cadre de débats démocratiques, chacun apportant sa part, forgée par sa conscience et ses convictions.C’est également d’entendre et de comprendre collectivement ce qui nous fédère pour mieux bâtir ensemble ce qui nous engage demain. C’est enfin s’interroger sur la place de notre pays qui risque de faire les frais des offensives impitoyables, menées par les pays les plus puissants et par ceux qui sont en train de le devenir par leur sérieux, leur stabilité et leur développement.

Mais il y a aussi l’exercice individuel de la liberté de conscience.
C’est le choix que j’ai fait. L’écriture s’est offerte à moi, comme cadre stratégique d’expression, un autre espace de militantisme et d’engagement. Pour moi, l’écriture est la continuation de l’engagement politique, l’un de ses instruments même, une passion citoyenne que je souhaite faire partager à mes compatriotes. Pour jouer «un rôle politique» comme vous le dites, il faut d’abord le vouloir, se sentir motivé pour cela, être dans une dynamique. Cela n’est pas le cas. Je choisis de m’inscrire résolument dans une dynamique de relève du personnel politique par la génération d’aujourd’hui.
J’apporterai mon concours à toutes les initiatives qui s’inspirent de l’écoute de nos citoyens et de leurs aspirations.

Comment, de votre point de vue, sortir indemne de cette crise?
La solution à cette crise multidimensionnelle est d’abord politique. Elle consiste à se soumettre aux règles du jeu démocratique, de la justice et de l’Etat de droit, des libertés pour que le citoyen reprenne confiance en son institution judiciaire aujourd’hui décriée par la majorité de la population, de mettre fin à la corruption qui sévit à tous les niveaux de la société, de faire en sorte que chacun puisse bénéficier de ses droits sans avoir à recourir à des passe-droits.

Depuis la dernière élection présidentielle, la scène politique nationale se bipolarise. D’une part, l’opposition qui réclame une transition démocratique et d’autre part, le pouvoir, et les partis qui le soutiennent, qui veut imposer son projet de révision constitutionnelle. Mais le bras de fer qui oppose les uns et les autres semble durer et conduit le pays, selon certains analystes, vers une véritable impasse politique. Qu’en est-il selon vous?
Les uns et les autres sont dans leur rôle. Il ne faut surtout pas dénier aux partis qui s’organisent en opposition le droit de développer des analyses ou de proposer des programmes dans le cadre d’une alternance démocratique. Mieux encore, il faudrait les écouter et afficher une volonté d’aller à leur rencontre. La situation actuelle est certes préoccupante. Notre pays occupe les dernières places dans la plupart des classements internationaux, qu’il s’agisse de l’état de la justice et des libertés, de la pratique de l’exercice démocratique, ou du développement économique et social alors que la conjoncture particulièrement favorable au cours des 15 dernières années aurait dû nous hisser aux tout premiers rangs. Il y a eu certes des périodes d’espoir et d’avancées, mais l’évaluation globale des stratégies mises en place n’a pas révélé de résultats probants. Posons-nous la question de savoir quelle ambition pour notre pays sans stratégie et visions clairement affichées?
Notre pays ne vit que des recettes des hydrocarbures et risque de connaître des difficultés sérieuses avec la chute du prix du baril de pétrole qui semble durer et qui ne manquera pas d’engendrer des déséquilibres financiers et de provoquer des mécontentements sociaux. Sur le plan économique, le défi s’avère titanesque tant la situation est en train de frôler la catastrophe. La crise de la balance des paiements que nous risquons de vivre dans l’année qui va suivre est très grave. Comment peut-on dépenser autant pendant des années et élaborer des budgets sur des bases de prix du baril du pétrole aussi élevées? Si on jette un simple regard sur ces prix, nous constaterons facilement que l’espérance moyenne des prix du baril est loin des 110 dollars ces 10 dernières années. Au niveau social, les plus démunis de sens d’observation d’entre nous peuvent remarquer aujourd’hui l’éparpillement des cibles et des objectifs des différentes prises en charge de l’Etat envers les populations fragiles et les classes moyennes. Il est urgent de redéfinir le contrat social liant la puissance publique au peuple. Dégager des secteurs d’activité où l’aide de l’Etat doit être pérenne, inaliénable et surtout efficace. La santé, l’éducation et la lutte contre le chômage de masse doivent être les trois piliers sur lesquels l’Etat devrait mettre des efforts de réflexion et d’action afin d’installer des règles et des dispositifs dans la durée.

Le changement et la transition démocratique revendiqués par l’opposition ne sont donc pas possibles dans les conditions actuelles?
Chaque partie joue sa partition. Le pouvoir en place tente de convaincre de la justesse de son régime, les partis d’opposition, notamment ceux organisés en coordination, et c’est leur droit, démontrent le contraire. Parler d’impasse politique ne me paraît pas approprié. Le pouvoir dispose toujours de solides relais dans toutes les institutions et auprès d’une frange importante de la population.
Néanmoins, je remarque une jeunesse innombrable et enthousiaste qui prend d’assaut les mouvances politiques nouvelles. Il faut en tenir compte. Cela augure du renouvellement du personnel politique et c’est un grand bien pour le pays. Et l’Algérie, notre pays, n’est pas une terre stérile d’hommes et de femmes de qualité. Sur un autre plan, je rappellerai que la construction de l’État algérien poursuit sa course dans un monde nouveau, une carte politique nouvelle imposée par les puissants. Nous avons intérêt à conforter nos institutions par une adhésion réelle et totale de notre peuple qui, seule, peut assurer la stabilité de ces institutions, leur viabilité et leur crédibilité pour exister et s’adapter aux impératifs d’un monde volatile et incertain.

Le rééquilibrage des clans qu’a proposé Hamrouche et que le FFS tente de vulgariser à sa manière à travers son initiative de «reconstruction du consensus national» peut-il, selon vous, constituer une solution durable à la crise politique que vit le pays?
Rééquilibrage des clans? Je ne connais pas cette tendance chez M.Mouloud Hamrouche qui lui aussi est un acteur politique qu’il faut savoir écouter, entendre et comprendre. Le clanisme est une notion dépassée sociologiquement. Le clanisme est un phénomène éphémère. Il n’y a que la logique du service public et de l’intérêt national qui peut durer. Je vous dirai que les clans sont comme des couloirs d’air au sommet de l’Etat. ils ne peuvent constituer une structure avec une stratégie concertée, structurée et rationnelle dans la durée.

L’Algérie fait-elle, à nouveau, face au péril islamiste, notamment avec cette islamisation massive de la norme sociale et le retour triomphaliste de certains «chouyoukh» sur la scène médiatique et politique?
L’islam est instrumentalisé pour satisfaire des besoins de prise de pouvoir par des sectes que des musulmans de toutes les époques, depuis la révélation, leur contestent. Les idéologies islamistes ne sont que des courants bâtis sur les décombres de la défaite ottomane après la Première Guerre mondiale. Elles symbolisent l’éparpillement après la défaite, le repli des troupes et surtout le repli sur soi et le refus du contact avec l’ennemi d’hier qui nous a tant fait mal. Aujourd’hui, nous assistons à l’émergence de nouveaux courants plus acerbes et plus nocifs. Ces courants s’étendent sur toute la planète à une vitesse record On ne peut taire non plus le rôle de certaines puissances qui les manipulent, les équipent, les renseignent pour des besoins de mainmise sur le monde. Une sorte de cheval de Troie dans lequel se cachent souvent les alibis de l’interventionnisme. Mais le monstre arrive à leur échapper et cela donne le résultat que l’on sait.
Ceci dit, l’islam politique peut constituer une réalité dans le paysage algérien. Je parle d’islam politique et non d’islamisme politique. Un courant responsable, ouvert sur le monde et sur l’humanité et par lequel des dialogues de réformes pourront se nouer avec la société. Des courants feront renaître le «Tanwir» de Djamel Eddine El Afghani et de Mohamed Abdou.

Soyons réalistes. Un retour à l’esprit de la réforme d’Abdou et d’El Afghani est-il possible avec «un mezraguisme de plus en plus ambitieux» et un champ médiatique presque entièrement acquis à la cause islamiste la plus irrationnelle, à savoir la salafiya takfiriya?
Vous avez mal compris mes propos. N’ai-je pas mis en évidence mon rejet de l’islamisme dogmatique au début de ma réponse? N’ai-je pas situé la genèse de l’islamisme politique moderne et sa tragédie au début du XXe siècle? La naissance du mouvement des Frères musulmans en 1928 et du wahhabisme saoudien en 1932 avec l’achèvement de la conquête de la péninsule par les AL Saoud et qui a impulsé l’idéologie salafiste d’aujourd’hui? Quant à un courant politique musulman et je dis bien musulman et non islamiste, Il s’agit d’un souhait, d’un idéal, d’un projet que chacun de nous (laïques, modernistes,… que nous pouvons être) doit garder à l’oeil pour le salut de notre société. Je ne fais pas du darwinisme social en vous proposant une analyse de notre société via des dogmes d’évolution mais j’exprime un souhait d’avancée de l’islam politique vers la pensée rationnelle qui a déjà existé dans le monde musulman à travers les âges. Ne confondons pas le simple personnage que vous avez cité avec l’épopée et les réflexions de grands penseurs comme El Afghani. Je suis conscient de la réalité de la société d’aujourd’hui mais n’empêche que j’ai le droit de militer et de me projeter dans des idéaux. Il n y a que l’inertie qui permettra aux aventuriers et cet «ambitieux» personnage de gagner.

Bouteflika a dessaisi le DRS de plusieurs missions et mis, auparavant, plusieurs généraux à la retraite. Dans certains milieux, on interprète ceci comme étant une restitution du pouvoir aux civils. Qu’en est-il en vérité?
Je ne peux vous dire ce qu’il en est en vérité, puisque l’information officielle est absente ou insuffisante. Je dis seulement que nous vivons dans une région en pleine décomposition. Nombre de nations ont été déjà démembrées presque dans l’indifférence la plus totale comme c’est le cas de la Somalie, du Soudan ou écartelées dans l’exemple de l’Irak; nous ne pouvons ignorer les menaces qui pèsent sur l’unité de la Libye, de la Syrie, le spectre de la désagrégation des États sahéliens. Nul n’est à l’abri. Je pense que le président de la République est assez averti sur ces questions de sécurité et que, sous son impulsion, l’Armée nationale organise ses structures et ses effectifs en fonction des dangers potentiels.

Qu’est-ce que vous inspire la situation actuelle du FLN, votre ancien parti politique?
Je vous fais remarquer qu’on n’efface pas près d’un demi-siècle de militantisme dans un parti, même si on n’y tient aucun rôle organique ou politique. Je voudrais exprimer ici ma totale liberté d’indifférence sur la question des crises internes conjoncturelles et des hommes politiques qui les alimentent à leur profit ou à leur corps défendant… Il ne faut pas non plus s’ériger en censeur qui s’octroie le droit de préemption sur l’amour du pays, le bien-être de la patrie, le droit de décider qui est patriote, qui ne l’est pas; le droit de délivrer les certificats d’accès dans l’Eden ou en enfer.

La naissance de l’écrivain Karim est-elle le résultat d’une déception de l’homme politique Younès?
Après avoir exercé des fonctions de haut rang, nous avons le devoir, la responsabilité historique particulière de témoigner, de dire ce que l’on sait, ce que l’on pense. Pour moi, l’écriture n’est pas un refuge, mais un regard plus lucide sur les phénomènes et problématiques sociales. La naissance de l’écriture, loin dans le temps, chez les Assyriens a permis la naissance de la conscience humaine et des échanges entre les individus, tribus et plus tard entre les nations. C’est en quelque sorte une continuité du politique et surtout une aversion de ma part à toute paresse intellectuelle. Je me suis beaucoup référé dans mes ouvrages au passé avec l’arrière-pensée d’apporter un éclairage sur le présent et oser un regard vers de nouveaux horizons; certes, je ne cède pas à la tentation de projeter notre passé sur notre devenir commun, mais il me paraît utile de montrer que nous sommes partie de l’Histoire universelle, que nous y avons notre place et, peut-être ainsi, préparer notre pays si les faits et les événements du futur évoquent ceux que nous avons vécus. J’ai ressenti le besoin d’écrire pour l’histoire de mon pays, pour la libération de nos consciences vis-à-vis des générations dont nous sommes comptables.

Vos livres atteignent-ils l’écho attendu de votre part? Avez-vous d’autres livres en perspective?
Je peux vous dire que je ne m’attendais pas à un tel accueil, de par le nombre de citoyens venus à la rencontre de l’écrivain.
Des citoyens de tout bord, de tous âges et des jeunes notamment universitaires, de toutes les régions du pays. La lecture a toujours ses adeptes et c’est réconfortant pour mieux asseoir la connaissance de notre passé qui éclaire notre présent et nous permet de tracer les contours de notre avenir.
Je vous annonce qu’un livre est en attente de publication, intitulé La chute de Grenade ou la nouvelle géographie du monde, aux Editions Casbah, 300 pages. Il sera sur les étals à l’ouverture du Sila, le 28 octobre 2015.

 

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