LA CHUTE DE GRENADE OU LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE DU MONDE (Extraits)

C’est le retour, sous d’autres formes, aux XVIe et XVIIe siècles, à l’âge d’or de la colonisation et du mercantilisme, à la spoliation des peuples, à leur extermination, à l’épuisement de leur sol et sous-sol, de leurs richesses pour satisfaire des industries insatiables.

Le dénominateur commun à toutes ces conquêtes, véritables croisades qui ont modifié au fur et à mesure la carte mondiale, a revêtu tour à tour, un caractère religieux, puis un besoin de maitrise et possession de ressources naturelles à travers le contrôle des régions qui les renferment et des voies d’échange.

Durant plusieurs siècles, l’objectif était les richesses du sol, minières ou agricoles. Mais avec la révolution industrielle, l’accroissement de la consommation d’énergie et la perspective d’épuisement des ressources nécessaires, les hydrocarbures et toute autre source d’énergie sont devenus la richesse à posséder, à en contrôler la propriété, l’accession ou l’échange.

La première phase a consisté à maîtriser les technologies d’exploitation, de transformation et de consommation, durant la première moitié du XXème siècle.

L’énergie et la sécurité énergétique sont devenues, petit à petit, durant la deuxième moitié de ce siècle, une préoccupation majeure pour les grandes puissances. Elles sont à présent au cœur de toutes les stratégies.

L’Occident connait une puissance exponentielle depuis la chute de l’Espagne andalouse au XVe siècle. Le premier empire colonial occidental, né dans la dynamique de la reconquête espagnole, émerge désormais en tant que puissance montante avec celle du Portugal au XVe et XVIe jusqu’à atteindre son firmament au XVIIIe siècle, outre-mer avec les Amériques, l’Asie et l’Afrique. Il sera supplanté par celui dominé par les Anglais à la suite de leur victoire sur Napoléon en 1814.

La Grande Bretagne et plus tard les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle enfanteront du monde actuel, celui des grandes puissances : Grande-Bretagne, Etats-Unis, Allemagne, France, Russie, Autriche-Hongrie, Italie pour poursuivre la mainmise sur le monde, sacrifiant toute autre civilisation qui ne soit pas la leur.

Une frontière est définie, consolidée, il s’agit de rétrécir les frontières de l’Islam et d’étendre la domination de la chrétienté, entre le Nord et le Sud en enchevêtrant des mobiles religieux et des intérêts politico-économiques, en ce millénaire de l’identité.

Dans les années 1950,60, 70, l’appétit sanglant, insatiable des puissants à la recherche de plus de puissance encore, s’est abattu sur la l’Indochine, la Corée (2 à 5 millions de victimes) l’Algérie avec 1,5 millions de tués, le Vietnam, le Cambodge faisant plusieurs millions de victimes. Si l’on ajoute à ces chiffres macabres la catastrophe humanitaire induite par la guerre 1939-1945 avec ses 50 millions de tué, les génocides commis en Amérique latine, Grèce, Serbie ,les affrontements sanglants en Chine, en-Inde, au Congo, au Biafra (près d’un million de victimes),et la liste est longue ! Tant de crimes contre l’humanité dont les responsables, les vrais, restent impunis…..

Est-il utile d’ajouter d’autres drames toujours en cours sous la responsabilité directe des Occidentaux, Etats-Unis en tête ? La Palestine dont l’histoire du drame demeure inachevé depuis 1917 suite à la décision du gouvernement de Grande Bretagne dirigé alors par Lord Arthur James Balfour de satisfaire aux aspirations juives et sionistes, l’établissement en Palestine « d’un Foyer national pour le peuple juif » approuvée par le Parlement de son pays.
C’est de là qu’est née la tragédie palestinienne exacerbée par la déclaration du 15 mai 1948, donnant naissance à l’État juif sous le nom d’Israël avec la reconnaissance de jure des États-Unis et de l’URSS. Aveuglante partialité : La déclaration des Palestiniens du 23 septembre 1948, proclamant la formation de leur gouvernement demeurera sans reconnaissance à ce jour, 67 années plus tard.

Cette injustice des puissants occidentaux a permis l’émergence d’un islamisme radical, consolidé en Afghanistan, dans les années 1980, avec le concours des services secrets occidentaux. Nous assistons ces dernières années à la recrudescence sans précédent de l’islamophobie impulsant la «théorie de l’ennemi commun» : le péril musulman. Le Rubicon est même franchi en faisant le parallèle entre la religion musulmane et le nazisme. Tous les pays musulmans excepté ceux protégés par les Etats-Unis sont menacés d’engloutissement, l’Algérie entre autres, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan, l’Indonésie…

Les grandes conférences onusiennes ont misé sur un nouvel ordre international, en fait on a eu finalement droit à un système international qui attise les tensions entre les riches et les pauvres alimenté par l’insatiable appétit d’enrichissement des multinationales sous couvert d’une autre dynamique, celle de globalisation et de mondialisation.

Et le monde arabo-musulman qui se prévaut d’une période de l’histoire appelé « l’âge d’or » de l’Islam, ne s’est-il pas laissé dessaisir des savoirs qu’il avait engrangés à une époque où il avait développé les connaissances accumulées chez les peuples aux civilisations resplendissantes gréco-romaine, byzantine, perse par ces même peuples européens qui ont su transformer les concepts, les valoriser pour donner des technologies nouvelles source de leurs progrès ?

Jean Daniel rapporte : au grand arabisant Jacques Berque, exalté par la beauté des traditions musulmanes, qui recommandait à Habib Bourguiba de conserver attentivement la grandeur des traditions, celui-ci lui répondit vertement : «En somme, Monsieur le Professeur au Collège de France, vous me conseillez de maintenir mon pays dans un conservatisme culturel qui nous a empêchés de nous diriger vers le progrès et qui nous a rendus colonisables.».

Jack Goody, grand ethnologue britannique, aimait bien reprocher aux puissants leurs classifications des sociétés par dichotomies. Des sociétés dites sauvages, primitives, et d’autres modernes, civilisées, des sociétés orales contre d’autres structurées par l’écriture. Sur cette dernière absurdité, il aimait rappeler que même l’oralité est structurante. La ponctuation des discours et les temps de narrations sont autant d’éléments pour ne pas négliger l’oralité de l’autre et le sous-estimer. Le regard déterministe sur les autres pays est le premier pas vers sa colonisation. En d’autres termes, l’application d’un darwinisme social sur les autres en essayant de faire croire qu’il faille les faire évoluer en est bien la genèse de la domination.

Jomo Kenyatta, père de la nation et ancien président du Kenya résumait bien cette situation :  » Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible… »

Nous devons nous poser certaines questions dont la pertinence ne peut qu’avoir des retombées positives et « apaisantes » pour notre pays. Pourquoi l’Empire musulman est tombé en 1492 ? Pourquoi autant d’hésitation à accepter, à chaque ère, les nouvelles techniques ? Pourquoi l’Empire ottoman ne s’était pas réformé et éviter par là son surnom « d’empire boiteux » et surtout pourquoi fantasmons-nous l’Etat par des idéologies religieuses héritées des décombres du déclin de cet empire ?

Au terme de cet écrit que vous venez de parcourir nous pouvons constater que l’une des périodes les plus riches de l’histoire nord-africaine hésite toujours entre l’étude occidentale scientifique, le récit fantasmagorique ou la caricature léguée par la mythologie. Les universités nord-africaines et spécialement algériennes n’ont pas ou peu accordé d’intérêt à une phase que nous continuons de découvrir à travers le regard des autres.

Une attention plus affirmée de nos chercheurs nous aurait permis d’apprendre que la conquête de l’Espagne, suscitée par un abus de princes locaux, ne fut ni complétement linéaire ni totalement binaire comme on se plaît à le dire aujourd’hui encore quand il advient que la discours politique, en mal d’argumentation ou de bilan, puise dans l’historiographie des victoires univoques remportées sur l’ennemi. Les choses sont plus complexes que ne l’avouent les artificiers de la rhétorique nationaliste. On le voit bien, l’ignorance ou la méconnaissance du passé est toujours préjudiciable : parce que la censure livre le récit à l’Autre ou parce que les erreurs ou les fautes commises occultées menacent par leur réédition le parcours des hommes c’est à dire le destin des peuples.

Karim Younes