08 MAI 1945 : UNE DATE CLÉ DANS LA DÉCISION DE DÉCLENCHER LA GUERRE DE LIBÉRATION

08 MAI 1945 : UNE DATE CLÉ DANS LA DÉCISION DE DÉCLENCHER LA GUERRE DE LIBÉRATION

Assurément, la date du 8 mai 1945 est à célébrer au même titre que celle du 1er novembre 1954 dont elle prépara l’avènement et lança la dynamique. Comment ? Par quel miracle alors que l’horizon semblait bouché en cette moitié du XX° siècle ?

La matrice du nationalisme algérien est née de la culture du peuple qui, à travers l’histoire, a démontré ses capacités de lutte contre toute forme d’occupation et/ou de domination.

Elle s’est nourrie de l’action inlassable des mouvements politiques qui réclamaient droits et justice à laquelle s’ajoutait celle des milieux religieux pour rejeter toute assimilation.

Elle s’est appuyée enfin sur les idées en vogue dans le monde à l’époque sur la démocratie, les principes énoncés dans la charte de l’Atlantique d’août 1941 mettant en exergue les notions de Liberté et d’Indépendance des peuples et des droits de l’homme (que le Président Wilson avait déjà énoncés dès la fin de la Première Guerre mondiale).

Tous ces ingrédients ont donné corps à la détermination de faire aboutir la revendication essentielle, à savoir celle du recouvrement de la liberté pour le peuple algérien, dans un cadre concerté et unifié.

Une réelle prise de conscience partagée par l’ensemble des patriotes algériens qui commence à s’exprimer à travers les tentatives d’unité entre les formations politiques animées par Ferhat Abbas et ses amis de la Fédération des Elus, par la tendance des Oulémas et par le PPA qui, ostensiblement, affiche sa volonté d’en découdre par les armes puisque c’est le seul discours que pourrait comprendre la France coloniale.

C’est ainsi qu’un grand Rassemblement voit le jour en avril 1944 sous l’appellation des « AML », « Amis du Manifeste et de la Liberté». L’objectif essentiel qui réunissait des tendances dont les buts étaient parfois éloignés était d’opposer un front uni à l’administration coloniale.

Chaque segment de ce front espérait faire aboutir ses idées propres, son programme. Le PPA voit en les AML (Amis du Manifeste et de la Liberté) un moyen de galvaniser les militants hésitants, les intellectuels notamment et la grande masse du peuple à travers les Oulémas.

Pour la Fédération des Elus, du Dr. Benjelloul et Ferhat Abbas, « par le Manifeste du peuple Algérien, nous abandonnions la politique illusoire d’intégration de l’Algérie à la France.

Nous réclamions une nouvelle politique respectueuse de la nationalité algérienne et reposant sur l’autonomie de l’Algérie dans le cadre d’un large Commonwealth français » (Ferhat Abbas dans Le Jeune Algérien, édition de 1981, p. 16)

Quant aux Oulémas, l’Union des forces algériennes doit démontrer encore une fois la volonté de défendre les constantes arabo-musulmanes du peuple algérien qui, pour eux, était le fait le plus important.

Pendant une année, la structuration battit son plein. La ferveur militante s’empara de toutes les couches sociales musulmanes. L’Union des « Amis du Manifeste et de la Liberté » devient le refuge de toutes les aspirations des Algériens à modifier l’ordre colonial qui les écrase par son injustice et son oppression, le cadre pour mener le combat de la liberté.

Mais l’administration coloniale, qui n’est pas dupe, observe, surveille, scrute les moindres mouvements puis agit : après avoir monté plusieurs opérations policières, elle décide d’arrêter des membres de la Direction qui s’apprêtaient à ouvrir une conférence en ce 18 avril 1945.

Messali est rapidement arrêté et exilé au Congo-Brazzaville. Ses compagnons se rassemblent, en débattent puis décident d’organiser des manifestations de solidarité avec leur Chef, réclamant sa libération à l’occasion de la fête du 1er mai, fête des travailleurs.

L’ordre est donné à toutes les cellules du Parti du Peuple Algérien (PPA qui, en fait, était le moteur de ce Rassemblement des AML) pour manifester pacifiquement sur toute l’étendue du territoire.

C’est la mobilisation générale. La police tire, blesse, tue. Les premiers chouhada tombent à Alger, Oran, Blida. Le drapeau national est levé. La guerre a recommencé. Le 8 mai 1945, alors que les alliés célèbrent dans la joie la capitulation de l’Allemagne Nazie, des manifestations populaires inondent les villes et villages d’Algérie.

La répression est brutale, l’appareil répressif colonial use et abuse du feu contre des manifestants qui défilent drapeau algérien au vent, (celui des alliés également, comme pour fêter la victoire sur l’Allemagne) ; les poitrines nues sont déchirées par les balles de la haine.

Les Algériens venaient rappeler leurs droits à la liberté et l’indépendance ; le bombardement des villages, l’indicible brutalité des colons seront la seule réponse de la France coloniale. Des populations tenteront de réagir par des armes sommaires.

Ferhat Abbas, pacifiste jusqu’aux bouts des ongles, jusqu’à l’extrême, « désireux de « s’associer » à ces fêtes (les fêtes de la victoire des alliés en ce 8 mai 1945), se rend en compagnie du docteur Saadane chez le Gouverneur général Yves Châtaigneau pour présenter ses vœux.

Là, les deux leaders sont mis en état d’arrestation. Ils ignoraient, bien sûr, qu’au moment où ils se trouvaient dans le cabinet du gouverneur général, les massacres avaient commencé à Sétif et Guelma !

La répression qui a suivi les « évènements » de Mai 1945 a certes ébranlé les partis algériens toutes tendances confondues, le P.P.A. en particulier. Mais le sentiment anti colonial est devenu plus fort encore ; il alimente le nationalisme algérien dans les lieux publics, les mouvements scouts, les clubs sportifs, les cafés, les hammams, y compris dans les chaumières où la femme coud en secret des petits drapeaux aux couleurs nationales, échangeant de courts propos avec l’époux, plongé dans ses réflexions, fixant d’un regard lointain les enfants insouciants, accaparés par leurs jeux.

Devant le drame vécu par les populations algériennes en ce mois de mai où les exécutions sommaires, les massacres de foule, les bombardements aveugles font un carnage, la direction nationale du mouvement, réunie autour du noyau dur du PPA, examine les moyens à mobiliser pour atténuer les souffrances induites par ce génocide perpétré par l’administration coloniale.

Une seule solution se dégage : l’action armée du 23 au 24 mai, (source Benkhedda) avec les moyens du bord, sur l’étendue du territoire national afin d’alléger le poids de la répression sur une région. Prise sous le sceau de l’urgence, la résolution de s’attaquer à une France au sommet de sa puissance coloniale sera un échec. Pas tout à fait, une expérience plutôt.

La révolution algérienne venait d’ouvrir le premier chapitre de son histoire. Pour la première fois depuis le débarquement du corps expéditionnaire français, le peuple algérien s’est uni pour faire face en manifestant d’abord sur toute l’étendue du territoire le même jour, avec les mêmes slogans, et, suite à la répression, à prendre les armes. En ces jours des 23 et 24 mai 1945, l’intention est de constituer un front uni.

Les portes du dialogue, quoique à peine entrouvertes, décideront les dirigeants du mouvement national à participer aux élections de l’Assemblée nationale, des conseils municipaux dans l’esprit du nouveau statut de l’Algérie adopté en septembre 1947.

Ces statuts définissent l’Algérie non plus comme « départements français » mais comme «un groupe de départements». Ce même statut prévoit de doter l’Algérie d’une « Assemblée Algérienne, où les deux communautés seront représentées paritairement, avec une présidence tournante ». Le MTLD (créé en 1946 à la suite de l’interdiction du PPA) triomphe lors des élections municipales d’octobre de la même année.

En effet, dès le premier tour, le MTLD, parti radical du nationalisme algérien s’empare de 80% des sièges. L’UDMA, bien que soutenu par les Oulémas, est largement battu.

La France coloniale vit mal un tel soutien des Algériens aux nationalistes indépendantistes. En fait, c’est une réponse claire et nette du peuple algérien à l’administration coloniale : le vote en faveur des candidats du MTLD, face légale du PPA interdit, exprime son choix pour l’Indépendance du pays, credo du parti nationaliste.

Le Gouverneur Yves Chataigneau est rappelé, Marcel Edmond Naegelen est nommé Gouverneur général de l’Algérie.

Chargé d’organiser les élections nationales et afin de prévenir un raz-de-marée en faveur des candidats algériens musulmans, comme ce fut le cas pour les municipales en 1947, Naegelen organise les élections en avril 1948, avec un savoir-faire dans le trucage systématique, l’arrestation de la quasi-totalité des candidats, faussant les résultats mais décrédibilisant la politique coloniale.

C’est la crise au sein du mouvement politique national toutes tendances confondues.

Plus rien à en tirer. L’offre de dialogue le plus indulgent, les ouvertures faites aux frontières les plus larges, les reniements les plus déchirants ne suffisent plus. Une seule alternative l’action armée ou la disparition. L’OS entre en scène.

Après l’élargissement des dirigeants détenus dans la foulée des événements du 8 mai 1945, une seule résolution, convoquer un congrès du PPA/MTLD pour les 15 et 16 février 1947.

Il s’agit de ressouder les rangs, donner une nouvelle impulsion au mouvement qui, désormais, ancré dans l’esprit des masses, doit franchir une autre étape pour accéder à son indépendance.

L’examen des douloureux événements étant établi, la réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour concrétiser l’objectif s’engage, à la lumière de l’échec de l’action armée décidée dans la précipitation au lendemain des massacres du 8 mai.

La mission du congrès est de préparer la lutte armée. Bien qu’à cette date là encore, la participation aux élections soit retenue comme l’un des moyens de parvenir à la libération nationale par les voies pacifiques, dans la réalité, les jeux sont faits. L’action armée est dans tous les esprits.

S’il restait un mince espoir d’éviter la guerre, la manipulation des élections nationales en avril 1948 par Neagelen a mis fin à toute illusion.

Karim Younes.